Un apprenti sur trois poursuit désormais ses études après son diplôme initial, contre un sur cinq avant la réforme de 2018. Cette progression spectaculaire interroge sur les véritables effets de la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » qui a transformé le financement et l’organisation de l’apprentissage. Les chiffres du ministère du Travail révèlent que 526 000 nouveaux contrats d’apprentissage ont été signés en 2023, soit une hausse de 14% par rapport à l’année précédente, avec une concentration notable dans l’enseignement supérieur.
Cette dynamique masque cependant des disparités importantes selon les filières et les niveaux de formation. « L’apprentissage dans le supérieur représente aujourd’hui 40% des effectifs totaux, contre 25% en 2017 », précise la Direction générale de l’enseignement et de la recherche. Les établissements privés captent une part croissante de ces flux, tandis que les formations courtes traditionnelles voient leurs effectifs stagner malgré les incitations financières renforcées.
France Apprentissage fait le point sur les mécanismes qui ont permis cette évolution et analyse si elle répond aux objectifs initiaux de démocratisation de l’accès aux études supérieures.
Une croissance spectaculaire de l’apprentissage dans le supérieur
Les chiffres sont les conséquences d’une transformation majeure du paysage de l’enseignement supérieur français. En 2020, 203 800 apprentis suivaient une formation dans l’enseignement supérieur, représentant 42,3 % de l’ensemble des apprentis. Cette progression s’inscrit dans une dynamique de long terme avec une augmentation de 189 % depuis 2005. La réforme du financement de l’apprentissage a particulièrement accéléré cette tendance, avec une croissance de 13,4 % en 2020, nettement supérieure aux 8,1 % de l’année précédente.
L’analyse de la répartition par niveau révèle une diversification des parcours : 47 % des apprentis préparent un diplôme de niveau bac+2, 19 % visent une licence ou un master, tandis que 34 % s’orientent vers des formations de niveau supérieur à bac+5. Cette montée en gamme se confirme par les taux de croissance spécifiques : +10,7 % en master, +9,3 % en licence, +9,1 % en BTS, +6,2 % en DUT et +4,9 % pour les diplômes d’ingénieur. Le nombre de formations proposées en apprentissage a explosé, passant à 5 900 en 2021, soit une progression de 124 % depuis 2018.
Des aides publiques déterminantes mais menacées
Le dispositif d’aide à l’embauche constitue un pilier essentiel de cette expansion, avec des montants de 5 000 € pour un apprenti mineur et 8 000 € pour un apprenti majeur. Ces incitations financières ont favorisé l’accès aux études supérieures pour des publics qui en étaient traditionnellement éloignés. Selon un baromètre cité par les organisations professionnelles, 60 % des personnes interrogées affirment qu’elles n’auraient jamais poursuivi d’études sans l’apprentissage, tandis que 53 % des alternants estiment que ce dispositif les a sauvés de l’échec scolaire.
Dans un communiqué du 22 octobre 2024, la Conférence des Grandes Écoles (CGE), la Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d’Ingénieurs (CDEFI) et France Universités alertent sur les coupes budgétaires concernant l’aide à l’embauche d’apprentis, estimée à 6 000 euros. Ces institutions soulignent que
« l’apprentissage représente un levier d’ascension sociale pour les jeunes issus de milieux moins favorisés » et constitue «
une voie essentielle pour accéder aux études supérieures, au diplôme et à l’emploi qualifié ».
Un impact économique et social mesurable
Les retombées de cette politique se mesurent également en termes de rémunération et d’insertion professionnelle. Les diplômés par la voie de l’alternance bénéficient d’un avantage salarial significatif avec un salaire net mensuel médian de 1 800 € en licence professionnelle et entre 2 220 € et 2 310 € en master LMD, soit 200 à 300 € de plus que leurs homologues issus de la formation initiale classique.
Face aux enjeux budgétaires, les signataires du communiqué proposent des ajustements ciblés plutôt qu’une suppression brutale des aides. Leurs recommandations portent sur un travail sur les niveaux de prise en charge et une sélection des formations habilitées à recevoir des aides, conditionnées à une accréditation du ministère de l’Enseignement supérieur.
Cette approche vise à préserver l’accès aux études supérieures via l’apprentissage, particulièrement fondamental dans des secteurs en tension comme l’ingénierie, où 20 000 jeunes diplômés manquent chaque année.

L’apprentissage transforme-t-il réellement l’origine sociale des étudiants du supérieur ?
L’analyse sociologique révèle une démocratisation progressive mais inégale de l’enseignement supérieur par l’apprentissage. Selon l’enquête nationale de la DARES 2023, 38 % des apprentis du supérieur proviennent de familles d’ouvriers ou d’employés, contre seulement 28 % dans les filières classiques universitaires.
Cette proportion atteint même 45 % dans les formations techniques courtes comme les BTS industriels.
« L’apprentissage constitue un véritable ascenseur social pour des jeunes qui n’auraient jamais envisagé des études longues »,
confirme Sylvie Lemmet, directrice générale de France compétences, dans son rapport annuel 2023.
Les disparités territoriales demeurent marquées. Les régions Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes concentrent 42 % des contrats d’apprentissage dans le supérieur, tandis que certains départements ruraux peinent à dépasser les 2 % d’apprentis parmi leurs étudiants. L’Observatoire national de l’apprentissage recense également des écarts significants selon les filières :
- Commerce et gestion : 52 % d’apprentis d’origine populaire
- Ingénierie : 31 % d’apprentis d’origine populaire
- Santé-social : 29 % d’apprentis d’origine populaire
- Droit : 18 % d’apprentis d’origine populaire
La question du genre révèle une autre dimension de cette transformation sociale. Les femmes représentent désormais 46 % des apprentis du supérieur, en progression constante depuis 2018 où elles n’étaient que 39 %.
Cette féminisation s’accompagne d’une diversification des secteurs d’activité, traditionnellement masculins comme l’informatique où la part des apprenties est passée de 15 % à 23 % en cinq ans.
L'apprentissage permet à 73 % des jeunes issus de familles non-diplômées d'accéder pour la première fois à l'enseignement supérieur.
Réforme de l’apprentissage : une contribution financière pour freiner l’essor du supérieur
À partir de juillet 2025, les employeurs devront s’acquitter d’une contribution obligatoire de 750 euros par contrat pour toute formation d’apprentissage de niveau bac+3 et plus, marquant la fin de la gratuité totale qui prévalait jusqu’alors. Cette mesure intervient alors que la part des apprentis préparant un diplôme du supérieur a bondi de 39 % en 2017 à 62 % en 2023, témoignant d’un basculement majeur dans la répartition des effectifs.
La réforme priorise désormais les financements sur les formations de premier niveau, notamment les CAP et baccalauréats professionnels, ainsi que sur les métiers en tension ou d’avenir. Parallèlement, le gouvernement introduit une minoration de 20 % du financement pour les formations dispensées à plus de 80 % à distance, révélant une volonté de privilégier l’apprentissage en présentiel.
Cette restructuration s’accompagne d’un contrôle renforcé et d’une simplification du système de prise en charge, avec une réduction du nombre de niveaux de financement et une convergence vers les certifications professionnelles. Les observateurs anticipent que cette contribution financière pourrait rendre le recrutement d’apprentis dans l’enseignement supérieur moins attractif pour les entreprises.


