Ces métiers qui vont résister à l’intelligence artificielle

Fabrice

metiers intelligence artificielle danger

L’idée qu’un métier entier va « disparaître » du jour au lendemain à cause de l’intelligence artificielle est un concept simplifié, il ne correspond pas à ce que montrent les études les plus sérieuses.

Ce qui se passe réellement suit une séquence en trois temps : l’IA automatise d’abord des tâches à l’intérieur d’un métier, puis elle recompose ce métier autour des tâches qui restent humaines, et ce n’est qu’en bout de chaîne, pour certains segments très routiniers, qu’elle finit par réduire le volume d’emplois.

Franceapprentissage fait le point pour distinguer, ce qui relève du risque théorique ou d’une vraie tendance de par rapport à l’impact de l’IA sur les différents métiers.

Quels sont les risques d’automatisation des métiers ?

Un métier résiste d’autant mieux qu’il combine présence physique, situations variables, responsabilité humaine et relation de confiance. Et il recule d’autant plus vite que sa production est routinière, déjà numérique et faiblement réglementée.

Selon l’Organisation internationale du travail, environ un emploi sur quatre dans le monde se situe dans une profession présentant une certaine exposition à l’IA générative, mais seulement 3,3 % de l’emploi mondial relève de la catégorie d’exposition la plus élevée[1]. L’OCDE, de son côté, situe à environ 27 % la part de l’emploi dans les pays membres qui occupe des professions au plus haut risque d’automatisation[5].

Au niveau mondial, le Forum économique mondial ne prévoit pas un effondrement net de l’emploi : son rapport Future of Jobs 2025 projette 170 millions d’emplois créés et 92 millions déplacés d’ici 2030, soit un solde positif d’environ 78 millions d’emplois[8]. Pour la France, la projection la plus citée reste celle de France Stratégie et de la Dares, qui anticipe environ 1 million d’emplois créés entre 2019 et 2030 dans son scénario central[9].

Analyser le danger : trois niveaux à prendre en compte

La plupart des confusions sur ce sujet viennent du fait qu’on mélange trois types de mesures très différentes. Voici un exemple concret pour comprendre la différence.

Prenons deux métiers : un développeur informatique et un agent de saisie de données.

Si l’on regarde uniquement le risque technique d’automatisation du métier entier, calculé selon la méthode désormais classique de Frey et Osborne (2013), un développeur affiche un risque très faible (4,2 %) alors qu’un agent de saisie affiche un risque très élevé (99 %)[22].

Mais ce chiffre ne dit rien des tâches précises qui changent à l’intérieur du métier : un développeur délègue déjà une partie de son code de routine à des assistants IA, sans que son métier disparaisse pour autant. C’est pour cela qu’il faut ajouter un second niveau de lecture, celui de l’exposition par tâche, mesuré par l’OIT et l’OCDE, qui distingue les tâches automatisables des métiers qui restent majoritairement humains[2][4].

Enfin, un troisième niveau, celui des projections d’emploi réelles (France Stratégie, WEF, McKinsey, OMS, UNESCO), permet de savoir si, au final, la demande pour ce métier augmente ou diminue.

  • Niveau 1, le risque technique (Frey-Osborne) : une probabilité théorique que la totalité des tâches d’un métier puisse être automatisée. C’est un majorant utile, mais il surestime systématiquement les disparitions réelles.
  • Niveau 2, l’exposition par tâche (OIT, OCDE) : une mesure plus fine de la part des tâches effectivement exposées à l’IA générative, sans présumer que le métier disparaît.
  • Niveau 3, les projections d’emploi réelles : des prévisions chiffrées sur le nombre de postes créés ou supprimés, qui intègrent aussi la démographie, la réglementation et la demande économique.

L’OIT rappelle elle-même que ses estimations sont des plafonds d’exposition potentielle, et non des prévisions de licenciements[2]. Le FMI confirme cette nuance au niveau macroéconomique : environ 40 % de l’emploi mondial est exposé à l’IA, contre 60 % dans les économies avancées, mais une grande partie de cette exposition est complémentaire à l’humain plutôt que substitutive[15].

Dans la suite de cet article, chaque chiffre métier par métier est rapporté avec sa source et son niveau de lecture. Quand aucune donnée chiffrée fiable n'existait pour la France, le terme « non spécifié » est utilisé plutôt que d'inventer un nombre.

Les métiers en danger face l’intelligence artificielle

Le point commun des métiers les plus fragiles est simple : leur production est informationnelle, répétitive, codifiable et déjà largement numérique.

L’OIT cite explicitement parmi les professions les plus exposées les agents de saisie, les employés de comptabilité et de tenue de livres, et les secrétaires administratifs[1]. Le Centre commun de recherche de la Commission européenne arrive à la même hiérarchie : les tâches cléricales et cognitives standardisées sont davantage exposées que les tâches manuelles et techniques[24].

  Modèle d'apprentissage en Allemagne et en Suisse : comparaison avec la France

Exemple concret : un télévendeur qui suit un script d’appel, qualifie un prospect selon une grille de questions fermées et rédige un compte-rendu standardisé effectue une suite de tâches qui peuvent, presque intégralement, être prises en charge par un agent conversationnel. C’est très différent du travail d’un plombier qui doit diagnostiquer une fuite dans une configuration physique chaque fois différente.

Métier
Tâches les plus automatisables
Chiffre clé
Horizon
Tendance probable
Télévendeurs / téléprospecteurs
Scripts d’appel, qualification de leads, comptes-rendus standardisés
99 % de probabilité technique, à lire comme un majorant (Frey-Osborne)[22]
0–5 ans
Contraction forte du volume dans les centres d’appels standardisés[1]
Agents de saisie de données
Saisie, extraction, recopie, normalisation, contrôle de champs
99 % (Frey-Osborne) ; l’OIT classe ce métier parmi les plus exposés[1][22]
0–5 ans
Le WEF classe ce métier parmi les plus forts reculs d’ici 2030[8]
Aides-comptables / employés de comptabilité
Saisie comptable, lettrage, rapprochements, contrôle documentaire
98 % (Frey-Osborne) ; 316 000 personnes recensées en France sur 2012-2014 (Dares)[22][11]
0–10 ans
Recul des tâches d’exécution, maintien sur le contrôle et la conformité
Secrétaires et assistants administratifs
Rédaction standardisée, comptes rendus, prise de rendez-vous, tri documentaire
Catégorie d’exposition la plus élevée selon l’OIT pour les métiers cléricaux ; 431 000 secrétaires en France sur 2012-2014 (Dares)[1][11]
0–10 ans
Recul attendu des rôles administratifs d’ici 2030 selon le WEF[8]
Caissiers et employés de libre-service
Encaissement, contrôle de panier standard, gestion de flux simple
France : -6 000 emplois nets projetés entre 2019 et 2030, sur une base d’environ 306 000 emplois (France Stratégie)[9]
5–15 ans
Déclin lent : 128 000 postes restent à pourvoir sur la période pour cause de remplacements

 

Un signal confirme ce diagnostic : selon PwC, en France, le volume d’offres d’emploi mentionnant des compétences en IA est passé d’environ 21 000 en 2018 à 166 000 en 2024[19]. Cette hausse touche aussi les métiers exposés eux-mêmes, ce qui suggère moins une destruction instantanée qu’une recomposition rapide du contenu du travail.

Apprentissage infirmier : débouchés, formations, syndicats etc..

Les métiers qui vont résister à l’intelligence artificielle

À l’inverse, les métiers qui résistent le mieux cumulent en général trois caractéristiques : une présence physique difficile à déléguer, un jugement contextuel face à des situations variables, et une relation de confiance qui repose sur une responsabilité incarnée. Ils peuvent être transformés en profondeur par l’IA, mais ils ne sont pas substituables.

Exemple concret : une infirmière qui prépare une perfusion, évalue l’état d’un patient agité et décide d’alerter un médecin combine une observation clinique, un jugement en situation incertaine et une responsabilité légale. L’IA peut l’aider à rédiger plus vite ses notes de suivi, mais elle ne prend pas sa place dans la chambre du patient.

Métier
Tâches automatisables
Chiffre clé
Horizon
Tendance probable
Infirmiers et sages-femmes
Documentation, saisie clinique, résumés, planification
0,94 % de risque technique occupationnel (Frey-Osborne) ; +110 000 postes projetés en France d’ici 2030 (France Stratégie) ; pénurie mondiale de 11 millions de soignants prévue par l’OMS d’ici 2030[22][9][20]
0–15 ans
Forte hausse en France, pénurie persistante dans le monde
Aides-soignants et aides à domicile
Planning, reporting, documentation, certains gestes d’appui logistique
39 % de proxy occupationnel pour les home health aides (Frey-Osborne) ; +100 000 emplois projetés pour les aides à domicile en France (France Stratégie)[22][9]
0–15 ans
Croissance forte malgré une automatisation partielle des tâches support
Enseignants
Préparation de supports, corrections standardisées, génération d’exercices
0,44 % de risque technique pour les professeurs des écoles (Frey-Osborne) ; besoin mondial de 44 millions d’enseignants supplémentaires d’ici 2030 (UNESCO)[22][21]
0–15 ans
Résistance forte, très forts besoins de remplacement en France
Développeurs logiciels et ingénieurs informatiques
Génération de code de routine, tests unitaires, documentation, refactoring simple
4,2 % de risque technique (Frey-Osborne) ; +115 000 emplois (+26 %) projetés en France ; l’UE ne comptait que 10,4 millions de spécialistes TIC en 2025 contre un objectif de 20 millions en 2030[22][9][14]
0–15 ans
Résistance forte avec transformation profonde du métier
Plombiers, électriciens et second œuvre du bâtiment
Devis standardisés, préparation documentaire, diagnostics simples
Proxy d’environ 35 % pour les plombiers (Frey-Osborne) ; 177 000 besoins de recrutement en France entre 2019 et 2030, dont 40 % jugés difficiles à pourvoir ; plus de 2 millions de travailleurs à recruter dans la construction en Europe d’ici 2030 selon une estimation syndicale[22][9][23]
5–30 ans
Résistance forte, tensions de recrutement durables
  Comment le financement des CFA est calculé depuis la réforme ?

McKinsey estime qu’en Europe, la demande pour les professions de santé et les métiers scientifiques et techniques (STEM) pourrait croître de 17 à 30 % d’ici 2030, alors que les métiers de bureau, de production et de service client les moins rémunérés reculeraient[16]. Le même cabinet estime aussi que jusqu’à 30 % des heures travaillées actuelles en Europe pourraient être automatisées d’ici 2030 — un chiffre sur les heures, pas sur les emplois, ce qui illustre bien la différence entre tâche automatisée et poste supprimé[16].

Risque technique VS demande future

Le tableau suivant croise, pour chaque métier vu plus haut, le risque technique d’automatisation et la demande future probable, afin de faire ressortir le sens net de l’évolution attendue jusqu’en 2030.

Métier
Risque technique
Demande future probable
Sens net jusqu’en 2030
Télévendeurs / téléprospecteurs
Très élevé
Faible à en baisse
Contraction forte
Agents de saisie de données
Très élevé
En baisse
Contraction forte
Aides-comptables
Très élevé sur l’exécution
Stable à en baisse sur la saisie
Contraction / montée en gamme
Secrétaires administratifs
Élevé
En baisse sur les tâches standard
Contraction / recomposition
Caissiers
Élevé mais freiné par le terrain
Léger recul en France
Contraction lente
Infirmiers / sages-femmes
Très faible
Très forte hausse
Résistance forte et croissance
Aides-soignants / aides à domicile
Moyen sur tâches support, faible sur le cœur du métier
Très forte hausse
Résistance forte en effectifs
Enseignants
Très faible
Très forte hausse mondiale
Résistance forte
Développeurs logiciels
Faible au niveau métier, plus élevé sur certaines tâches
Forte hausse
Résistance forte avec transformation
Plombiers / électriciens / second œuvre
Faible à moyen
Forte hausse et pénurie
Résistance forte

 

Les critères qui feront la différence

Ce qui distingue les deux colonnes du tableau précédent n’est pas le niveau de qualification, mais trois critères concrets.

  • La présence physique : un agent conversationnel peut répondre à un client par écrit, mais il ne peut pas réparer une chaudière en panne chez un particulier.
  • Le jugement contextuel : une grille de saisie comptable suit des règles fixes, alors qu’une salle de classe de trente enfants ne se répète jamais exactement de la même façon d’un jour à l’autre.
  • La relation de confiance et la responsabilité réglementée : un score de risque généré par un algorithme peut éclairer une décision de soin, mais la décision elle-même reste, par la loi et par l’éthique, confiée à un professionnel humain identifiable.

Cela explique le paradoxe apparent entre infirmiers et développeurs : les deux ont un risque technique très faible sur leur métier pris dans son ensemble, mais pour des raisons différentes — la présence et le soin pour les premiers, la complexité de jugement et la résolution de problèmes non routiniers pour les seconds.

reconversion professionnelle

Ce que cela implique concrètement

Les travaux de l’OCDE et de l’OIT convergent sur un point central : l’enjeu n’est pas seulement le nombre brut d’emplois, mais la vitesse de transformation des compétences et la possibilité réelle de requalification[5][2]. Quatre axes ressortent pour la France.

  • Acculturer les actifs aux usages réels de l’IA. La stratégie nationale française vise à former 40 000 à 100 000 étudiants par an à l’IA et à financer 200 thèses supplémentaires par an[26].
  • Concentrer la reconversion sur la couche qui reste humaine. Les profils administratifs, comptables d’exécution et de service client peuvent être accompagnés vers la supervision, le contrôle qualité des données, la conformité et la relation client complexe.
  • Augmenter les métiers résilients sans les surcharger. Dans le soin, l’objectif devrait être de réduire la charge de documentation plutôt que d’ajouter un outil de plus ; dans l’enseignement, l’IA doit servir à préparer et personnaliser sans déresponsabiliser l’évaluation ; dans le bâtiment, elle doit soutenir le diagnostic et la planification sans remplacer l’intervention sur site.
  • Encadrer l’usage de l’IA dans les décisions d’emploi. Le règlement européen sur l’IA impose déjà des obligations de transparence, d’auditabilité et de non-discrimination pour les usages à haut risque, ce qui inclut les outils de ressources humaines[25].

Quelques nuances à apporter

Trois limites méritent d’être rappelées avant de tirer des conclusions définitives. D’abord, les probabilités métier par métier réellement comparables au niveau international restent rares ; quand aucune valeur fiable n’existait dans les sources consultées, l’absence de chiffre a été signalée plutôt que de fabriquer un nombre.

Ensuite, une partie des probabilités détaillées citées ici viennent du cadre occupationnel américain de Frey et Osborne, utile comme majorant mais plus pessimiste que les approches par tâches de l’OIT et de l’OCDE.

Enfin, les effets réels sur l’emploi en France imputables spécifiquement à l’IA restent difficiles à isoler des autres forces de changement — démographie, transition écologique, e-commerce, réglementation et conjoncture économique.

  Apprendre le métier de réalisateur audiovisuel et cinématographique

Le signal d’ensemble reste néanmoins robuste : les métiers les plus exposés sont ceux de l’exécution cognitive standardisée, et les métiers qui résistent le mieux sont ceux de la présence, du jugement, du soin, de la coordination et de l’intervention physique. La vraie fracture n’oppose donc pas simplement les « cols blancs » aux « cols bleus », mais le travail standardisable au travail situé, responsable et relationnel.

Questions fréquentes

Est-ce que l’intelligence artificielle va vraiment faire disparaître des métiers entiers ?

Rarement à court terme, et seulement pour des métiers presque entièrement composés de tâches routinières, déjà numériques et peu réglementées, comme la saisie de données. Pour la plupart des métiers, l’IA automatise des tâches à l’intérieur du métier plutôt que le métier lui-même.

Quels sont les métiers les plus menacés à court terme ?

Les agents de saisie de données, les télévendeurs, les aides-comptables sur les tâches d’exécution et les secrétaires administratifs sur les tâches standardisées figurent parmi les plus exposés, selon l’OIT et le Forum économique mondial.

Pourquoi les infirmiers et les développeurs ont-ils un risque technique très faible alors qu’on en parle beaucoup comme métiers transformés par l’IA ?

Parce que le risque technique mesure le métier dans son ensemble, pas les tâches individuelles. Les infirmiers et les développeurs voient une partie de leurs tâches automatisées, comme la documentation ou le code de routine, mais le cœur de leur métier, le jugement clinique ou la résolution de problèmes complexes, reste difficile à automatiser.

Le métier de caissier va-t-il disparaître ?

Pas rapidement. France Stratégie projette une baisse nette de 6 000 emplois entre 2019 et 2030 sur une base d’environ 306 000 emplois, mais 128 000 postes resteront à pourvoir sur la période du fait des remplacements naturels. C’est un déclin lent, pas une extinction.

Que veut dire le chiffre de Frey et Osborne, et pourquoi faut-il s’en méfier un peu ?

C’est une probabilité théorique, calculée en 2013, qu’un métier entier puisse être automatisé avec les technologies disponibles. Cette méthode raisonne au niveau du métier complet, alors que dans la réalité l’automatisation touche des tâches spécifiques. Elle sert ici de majorant indicatif, pas de prévision.

Que peut faire un salarié dont le métier est dans la catégorie « en recul » ?

Les profils administratifs, comptables d’exécution et de service client ont intérêt à se positionner sur les tâches qui restent humaines dans leur propre métier : contrôle qualité, conformité, supervision des outils et relation client complexe, plutôt que sur la pure exécution.

D’où viennent les chiffres utilisés dans cet article ?

Des organisations internationales et nationales de référence : l’Organisation internationale du travail, l’OCDE, le Forum économique mondial, France Stratégie et la Dares, le FMI, l’OMS, l’UNESCO, McKinsey et PwC. La liste complète des sources avec leurs liens figure en bas de cet article.

Sources

 

Fabrice

Fabrice DURAND

J'ai crée FranceApprentissage pour accompagner les apprentis et les employeurs dans leur choix d'alternance. Je suis également fondateur du site top-metiers.fr un média spécialisé dans l'orientation scolaire et professionnelle.

Laisser un commentaire